L’héritière des fauves

| Encore méconnue il y a peu de temps, Beya Rebaï a su creuser un sillon artistique original entre pastel, fauvisme et couleurs explosives. Son travail, sa production prolifique et son style inimitable ont su toucher un large public.

La première fois que nous nous rencontrons, c’est en 2019, dans l’ancienne pharmacie du 11eme arrondissement devenue la Slow Galerie, lieu d’exposition des nouveaux talents de l’illustration. Ce soir-là, nous sommes nombreux à admirer la Bretagne en grand format à travers les lignes hachurées et vibrantes des pastels de Beya Rebaï à l’occasion du vernissage de son exposition Rivage.

Un an et demi plus tard, nous nous retrouvons du côté du Père-Lachaise. Au calme, Beya se prête au jeu de l’interview. Installée dans un café voisin, elle souffle un coup après une semaine intense. L’atelier où elle travaille avec 5 autres illustrateurs jeunesse et graphistes est à quelques rues de là. Beya s’est éclipsée le temps d’un échange.

Paris, le grand terrain de jeu

Le quartier est familier. Et pour cause c’est là que Beya est née en 1995. Ses parents habitent à République. Elle s’imprègne très tôt de l’atmosphère culturelle bouillonnante de l’est parisien. En grands amateurs d’art, ses parents l’emmènent dans les musées et galeries parisiennes. Les samedis après-midi, c’est au Centre Pompidou que l’on fait les promenades familiales. Beya est encore trop jeune pour les suivre. « Ils me donnaient un carnet et des crayons, ils demandaient au gardien de me surveiller et ils partaient visiter le musée. Lorsque mes parents revenaient, il y avait des chinois autour de moi qui regardaient et s’émerveillaient de mes dessins. Mon goût pour la couleur et l’art a commencé comme cela ». Quelques années plus tard, Beya animera des ateliers d’initiation au dessin et à la couleur. Son public est déjà là mais le moment n’est pas encore venu.

« Lorsque mes parents revenaient, il y avait des chinois autour de moi qui regardaient et s’émerveillaient de mes dessins. »

Beya dessine à côté du gardien au Centre Pompidou

Son père est d’origine tunisienne. Son métier d’organisateur de voyage pour les entreprises offre à la famille l’opportunité de voyager facilement. « On avait des réductions pour les avions et les hôtels. Les parents étaient des grands globes trotteurs. Ils m’ont emmené partout avec eux. Je pense que c’est pour cela que je suis attirée aujourd’hui par le voyage, par le fait de découvrir une nouvelle ville, un nouveau pays ». Du côté de sa mère elle puise la lumière et les paysages de la côte bretonne. La maison de ses grands-parents dans le golfe du Morbihan est son terrain de jeu durant les vacances d’été. C’est à ces souvenirs qu’elle rend hommage dans son exposition Rivage. La double nationalité de Beya la rend sensible à l’impact de l’image sur les représentations humaines. « Je ne suis pas une artiste « engagée ». Je me positionne dans ma vie personnelle mais je ne porte pas un message dans mon travail. Par contre, je fais attention à représenter des personnes avec des couleurs de peau différentes par exemple. Quand j’étais petite, j’aurais aimé voir des enfants qui me ressemblaient un peu plus. J’ai le souvenir de Martine à la plage. J’étais fasciné par elle. Elle avait des cheveux lisses, elle s’habillait bien, sa peau était toute blanche. Moi qui étais une petite fille bronzée avec les cheveux bouclés, je ne me retrouvais pas forcément. Pour moi c’est important de représenter toutes les personnes et que tout enfant puisse se reconnaître dans une illustration ». Actuellement, elle réalise un livre jeunesse. Le papa sera noir, la maman blanche et l’enfant métisse.

L’impatience de la vie artistique

À l’école, Beya dessine la plupart du temps dans les marges de ses cahiers. La concentration est une difficulté pour elle durant les cours. « Les professeurs me reprenaient parce que je n’écoutais pas. Au collège et au lycée, je ne me sentais pas très bien. Les matières scientifiques ne me parlaient pas du tout. J’allais en cours à reculons et je remplissais des carnets de dessin. J’aurais pu monter un business car je faisais les cartes de géographie de toute ma classe ». Au collège, une fois les cours terminés, elle se rend aux Arts Déco de Paris et au carrousel du Louvre pour suivre des cours de dessin, natures mortes et modèles vivants. Seules la philosophie et la littérature l’intéressent. Elle aspire à rejoindre un bac artistique. Ses parents refusent et lui demandent d’aller au bout de sa scolarité en littérature. C’est une épreuve pour Beya qui lutte jusqu’à la terminale. À la fin du lycée, le moment est venu de présenter l’école des Arts Décoratifs de Paris et de Strasbourg. « Je suis quelqu’un de plutôt réservé et pas très démonstratif. Il était demandé beaucoup d’explications et de conceptualisation du travail artistique. Je voulais seulement dessiner. Cela n’a pas fonctionné ». C’est finalement dans la prépa artistique publique de l’EPSA à Ivry sur Seine qu’elle commence son parcours. Elle découvre alors que le métier d’illustratrice peut lui correspondre. « Je ne savais même pas ce que c’était. Un ami m’a dit qu’on pouvait travailler pour la presse et vivre en dessinant tout le temps. Je me suis dit, allez on part là-dessus ». Dans cette optique, elle rejoint l’école St Luc de Bruxelles. Le rythme est soutenu, scolaire et théorique. Beaucoup de ses camarades se découragent et abandonnent. Beya est habituée à un cadre exigeant depuis l’école privée catholique. Elle persévère. « Au bout de trois ans, je ne me voyais pas me lancer dans l’illustration seulement avec mes bagages en couleur et en dessin. Ce n’était pas assez professionnalisant. Il me manquait quelque chose de très concret qu’il n’y a pas forcément dans les écoles d’art. On nous dit vous faites de l’art et après on vous lâche dans la nature sans outil concret. Je ne me sentais pas prête. Je n’étais pas achevée ». Elle rentre à Paris.

« Je me suis dit, si j’attends qu’on me professionnalise, quand je sors de l’école dans un mois, je suis sous les ponts. »

Beya Rebaï à la fin de ses études

Elle s’inscrit au master illustration de l’école de Condé. C’est une découverte. Les techniques numériques sont très présentes. Elle se familiarise avec les logiciels alors qu’elle n’a jusqu’alors travaillé qu’avec des outils manuels. Mais l’autonomie des élèves est très importante et Beya perd ses repères. Le cadre rassurant auquel elle a été habituée a disparu. Elle ne trouve pas les clés concrètes qu’elle attendait pour accéder à la vie professionnelle. Intérieurement, c’est le bouillonnement. « À ce moment-là, j’étais chez mes parents, je me suis mise à bosser comme une folle, à faire mon site, mon instagram, à commencer à vendre quelques dessins pour me faire un peu d’argent. Je me suis dit, si j’attends qu’on me professionnalise, quand je sors de l’école dans un mois, je suis sous les ponts ». Une heureuse rencontre lui donne un nouveau souffle et lui ouvre les portes.

Klin d’œil, la rampe de lancement

Depuis quelques mois, elle suit le travail des sœurs Capman chez Klin d’œil, une boutique de créateurs cachée à l’ombre de l’église Saint Joseph dans le 11ème arrondissement. Elle demande à y faire son stage d’étude. Le courant passe très bien. « Elles m’ont beaucoup mise en avant et encouragée. Elles ont commencé à vendre mes illustrations et à partager mon travail à leur communauté sur les réseaux sociaux qui était importante. J’ai gagné beaucoup de visibilité grâce à elles ». La fin des études approche ainsi que le pas vertigineux vers la vie professionnelle. Les signaux sont positifs. Beya publie très régulièrement sur instagram. « Pendant un an je postais une image tous les jours, sans exception, dimanches compris. Aujourd’hui, je ne sais pas comment j’ai fait. Je produisais énormément. Je finissais à deux heures du mat’ tous les jours ». Son compte instagram grandit et les premières commandes arrivent. C’est le Guardian qui la contacte ! « Là c’est la grosse panique. Je n’étais pas encore affiliée à la maison des artistes. J’avais les travaux de l’école à rendre en même temps ». Durant quelques semaines, elle mène cette double vie de front. O galeria une galerie d’exposition à Porto lui propose un solo show. « J’étais débordé par le travail. Ma mère est venue avec moi au Portugal. Je lui ai dit maman, je sens que ça commence à décoller pour moi, il faut que j’arrête les cours. Un diplôme personne ne va le regarder lorsque j’aurais fait des commandes. J’appréhendais d’en parler à mon père car c’est lui qui payait toute la formation. Il a compris qu’il fallait que je me consacre totalement à mon travail ».

« Pendant un an je postais une image tous les jours, sans exception, dimanches compris. Aujourd’hui, je ne sais pas comment j’ai fait. »

Beya Rebaï – mai 2021

Avant de quitter l’école, elle fait la rencontre de Marion de l’agence O Pekelo qui lui propose de signer avec elle. La carrière d’illustratrice commence. Les commandes se multiplient grâce à sa visibilité sur instagram. « La première commande pour le New-Yorker, j’étais comme une folle. J’ai appelé mon agent, il était 21h30… j’ai dit : Marion je suis désolé de t’appeler à cette heure-ci mais j’ai une commande pour le New-Yorker ! ». Beya a fait le choix assez tôt d’écrire toutes ses publications en anglais pour s’adresser un public international. Ses créations ont su toucher de l’autre côté de l’atlantique. Ses clients sont essentiellement étrangers, les USA, l’Allemagne, l’Angleterre. « Je me suis rendu compte que les budgets à l’étranger n’ont rien à voir avec une page dans un journal  français. Les budgets sont triplés, quadruplés. À ce moment, j’ai commencé à bien gagner ma vie ». Fort de ces premières victoires Beya quitte l’appartement familial pour louer son propre appartement.  

Le pastel, la découverte qui a tout changé

À l’origine de ce succès il y a un grand déclic. « La chose la plus importante, c’est lorsque j’ai découvert le pastel et que j’ai trouvé mon style. C’était l’été 2018. Je suis partie en vacances en Italie et en Suisse avec mes parents. Petite anecdote… Je suis rentrée dans un magasin. Tout était très cher. Je découvre les pastels Caran d’Ache Neo Color II et j’en vole cinq ! L’ironie, c’est qu’aujourd’hui je suis devenue ambassadrice France de ces pastels Caran d’Ache et je travaille avec tous les jours ». Nous sommes en Italie. Il fait beau. Les journées s’allongent. Beya profite de la douceur estivale et du charme des paysages pour recouvrir ses carnets de croquis. « Je vois des montagnes… et là… gros coup de cœur pour les montagnes. Je ressens un truc au milieu de ces montagnes. Quelque chose de très imposant, très intimidant, très fort. Je me sens toute petite. J’en suis très émue et j’essaie de retranscrire ce que je vois. À partir de ce moment, je ne m’arrête plus. Je dessine tous les jours au pastel. C’est un très grand coup de cœur. J’ai enfin trouvé un médium qui me fait vibrer par les couleurs intenses, par la texture. Je me dis que j’ai trouvé un truc après 6 ans d’études ». Jusqu’à présent Beya avait le sentiment de ne pas trouver sa pâte, de changer de style régulièrement. La peinture demande des mélanges, le feutre bave, le digital est lisse. Elle ne se retrouve dans aucune technique. « J’avais besoin de quelque chose qui me parle, qui me fasse vibrer, qui me permette de travailler à la main, de m’exprimer. Je tombe sur le pastel et c’est un coup de foudre. Une révélation ».

« J’ai travaillé récemment au fusain et j’ai adoré. Mais j’ai peur de le montrer. J’ai peur que l’on ne me reconnaisse pas. »

Beya Rebaï partage ses questionnements – mai 2021

En dessinant dans les cafés, les personnes, la végétation, les paysages Beya réalise qu’elle peut travailler sur tous les sujets avec cette technique. « C’était un soulagement. J’étais tellement heureuse. C’était toutes ces années de boulot à me chercher… Enfin je trouvais quelque chose qui me plaisait ! Cela a été un soulagement et une très grande satisfaction ». Le pastel est la marque de fabrique et l’outil qui a fait son succès. Pourtant il n’est pas évident pour un artiste d’être fortement identifié à une technique au risque d’y être enfermé. Elle confie « Le fait de tenter d’autres matériaux me fait peur. Les gens me connaissent pour le pastel et viennent me chercher pour cela. Imagine, je prends plus de plaisir à faire de la peinture ou de l’aquarelle… Cela veut dire que mon style va complètement changer et les gens ne vont plus venir me voir. Je n’ose pas expérimenter d’autres matériaux car j’ai peur de perdre mon style et de n’être plus reconnue. Je fais cela pour moi mais je ne le montre jamais. J’ai travaillé récemment au fusain et j’ai adoré. Mais j’ai peur de le montrer. Je sais que la cohérence d’un book est très importante. J’espère qu’un jour j’arriverai à montrer autre chose que du pastel et qu’on retrouve mon style». Pourtant Beya explore déjà de nouvelles directions, notamment le pastel à l’huile qu’elle pratique en substitution au pastel à la cire. Elle élargit sa gamme de couleur avec des teintes de jaune qui viennent compléter ses duos de rouge et bleu et ses couleurs froides.

Gérer le succès et rester créative

En peu de temps, Beya s’est retrouvée propulsée sur le devant de la scène. Si elle bénéficie du confort de ne pas avoir à chercher ses clients, elle voit aussi les limites de ce succès. Entre les commandes pour la presse, la boutique à alimenter, les colis à expédier et les ateliers de dessin à animer, il ne reste plus beaucoup de temps pour créer. « Actuellement, dans ma semaine, je dois dessiner en tout et pour tout peut-être un jour. Le reste c’est des mails, des devis, l’administratif, la boutique, les colis… Comme je fais tout toute seule, je n’ai plus le temps de dessiner pour moi ». C’est pourquoi Beya envisage de prendre une personne à mi-temps à la rentrée pour l’aider à suivre son site internet, sa boutique et son compte instagram. « C’est énormément de boulot de répondre à tous les messages des personnes qui me contactent. Je n’ai pas envie d’être la meuf qui ne répond pas aux messages. C’est pourtant ce que je fais en ce moment. Je ne trouve plus le temps ». Son objectif prochain est de libérer du temps pour approfondir son travail et expérimenter de nouvelles directions « Avant j’acceptais tous les projets. Je me disais qu’il fallait que je paie mon loyer, que je mange. J’avais cette niaque d’être toujours occupée. Aujourd’hui je peux me permettre de refuser quelques projets pour me concentrer sur ma pratique. ». Grâce à ce nouveau temps libre elle espère dessiner davantage, revenir aux origines et explorer de nouveaux continents.

« Une prairie ce n’est pas forcément vert, un ciel n’est pas forcément bleu. Faire un arbre violet, je trouve cela génial. Cela m’a ouvert des possibles énormes. »

Beya Rebaï au sujet de sa découverte du fauvisme – mai 2021

Parmi les grandes inspirations de Beya, on ne peut pas ne pas citer le fauvisme, mouvement initié par Henri Matisse et André Derain, qui au cours de l’été 1905 ouvrent une nouvelle voie à la peinture. Loin de la capitale et de son influence, installée sur la côte méditerranéenne dans le village de Collioure, ils explorent la lumière et s’affranchissent des codes de la peinture réaliste. On retrouve dans la vivacité et la fouge des couleurs de Beya cet héritage, qui a valu aux deux peintres français d’être appelés « fauves » par les critiques parisiens. « Ils utilisaient la couleur sortie du tube. Ils plaçaient des couleurs qui n’étaient pas réelles. C’est cela qui m’a marqué. Une prairie ce n’est pas forcément vert, un ciel n’est pas forcément bleu. Il y a quelque chose à imaginer dans l’utilisation de différentes couleurs pour les éléments. Faire un arbre violet, je trouve cela génial. Cela m’a ouvert des possibles énormes ». Dans cette lignée, elle est sensible à Pierre Bonnard, David Hockney dont elle reconnaît avoir tiré une grande inspiration des tableaux. « Tout ce qui touche à la couleur vive, cela me parle énormément ! Je pense que cela me vient de mon enfance. Dans les musées, je ne comprenais pas le sens des tableaux. Je voyais simplement les associations des couleurs entre elles. Je n’en avais pas conscience mais c’est resté. Je suis plus intéressée par un tableau qui provoque une émotion par la composition des couleurs qu’une œuvre avec un concept derrière. Ce que j’essaie de retranscrire, c’est une émotion dénuée de toute intellectualisation, quelque chose de très pur et instinctif».

En attendant de découvrir la suite de son travail, vous pouvez faire un tour sur son site ou la suivre sur instagram @beya_rebai.


Ses inspirations

Pierre Bonnard, Sonia Delaunay, Idir Davaine, Yann Kebbi, Lorenzo Mattoti, David Hockney, Andrea Serio, Roger Mühl, Firenze Lai, André Derain, Henri Matisse


Ses outils

Le pastel à la cire, le pastel à l’huile, l’ipad pro


Où la retrouver ?

Son site | beyarebai.com
Insta | beya_rebai

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